L’essentiel en 6 chiffres
- 13 660 patients atteints d’insuffisance cardiaque chronique, inclus dans le programme national de télésurveillance Satelia® Cardio entre 2021 et 2024 ; âge médian 78 ans
- 64,4 % recevaient un inhibiteur de SGLT2 à l’entrée dans le programme
- De 19,9 % avant l’étude EMPEROR-Preserved à 80,3 % après la mise à jour 2023 des recommandations de la Société européenne de cardiologie
- Sur la dernière période : 85 % à fraction d’éjection réduite, 82 % modérément réduite, 77 % préservée
- Insuffisance rénale chronique : prescription moins fréquente (OR ajusté 0,75 ; IC 95 % 0,66-0,84)
- Prescription plus fréquente en CHU (OR ajusté 2,12) ; la dapagliflozine représente 77 % des prescriptions
Pourquoi suivre la prescription des inhibiteurs de SGLT2.
Les inhibiteurs de SGLT2 ont d’abord montré un bénéfice clinique net dans l’insuffisance cardiaque à fraction d’éjection réduite. Les études EMPEROR-Preserved puis DELIVER ont ensuite montré une réduction du critère combiné décès cardiovasculaire ou événement d’insuffisance cardiaque chez les patients à fraction d’éjection modérément réduite ou préservée. Ils sont aujourd’hui considérés comme un traitement de fond sur l’ensemble du spectre de la fraction d’éjection.
Les recommandations de la Société européenne de cardiologie (ESC) ont suivi : en 2021, elles en font un traitement de première ligne de l’insuffisance cardiaque à fraction d’éjection réduite ; la mise à jour de 2023 étend la recommandation aux fractions d’éjection modérément réduite et préservée. Les premières données en vie réelle montraient pourtant une mise en œuvre encore incomplète.
Cette publication décrit comment la prescription de ces traitements a évolué, entre 2021 et 2024, chez les patients qui entrent dans un programme national de télésurveillance médicale de l’insuffisance cardiaque chronique, et quels facteurs y sont associés.
Une cohorte nationale de 13 660 patients.
L’étude est rétrospective et observationnelle (enregistrement ClinicalTrials.gov NCT07022379). Elle porte sur les adultes inclus dans le programme de télésurveillance Satelia® Cardio entre janvier 2021 et décembre 2024, quelle que soit leur fraction d’éjection : après une hospitalisation pour insuffisance cardiaque, ou en ambulatoire avec des peptides natriurétiques élevés (NT-proBNP supérieur à 1 000 pg/mL ou BNP supérieur à 100 pg/mL).
Le critère étudié est simple : le patient reçoit-il un inhibiteur de SGLT2 au moment de son entrée dans le programme ? Les initiations, arrêts ou ajustements ultérieurs ne sont pas analysés. Pour relier la prescription à l’état des connaissances, les auteurs ont défini quatre périodes calées sur les grandes publications : avant EMPEROR-Preserved et les recommandations ESC 2021, jusqu’à DELIVER, jusqu’à la mise à jour ESC 2023, puis après.
Les patients inclus sont âgés et le plus souvent polypathologiques :
- âge médian 78 ans, 43,4 % de femmes ;
- 45,5 % à FE réduite, 21,4 % à FE modérément réduite et 33,2 % à FE préservée ;
- fibrillation atriale chez 51,3 %, hypertension chez 53,0 %, diabète chez 37,9 %, insuffisance rénale chronique chez 26,5 % ;
- à l’inclusion, 69,4 % reçoivent un bêtabloquant, 49,7 % un antagoniste des récepteurs minéralocorticoïdes et 39,6 % un inhibiteur de la néprilysine et des récepteurs de l’angiotensine (ARNI).
Le suivi à distance passe d’abord par le patient lui-même, par SMS ou e-mail (53,6 %), ou par l’infirmière de télésurveillance qui l’appelle pour recueillir ses données (29,4 %) ; plus rarement par un aidant (12,8 %) ou par un infirmier ou une infirmière à domicile (4,2 %). Les patients sont suivis en centre hospitalier public (37,4 %), en cabinet libéral (31,6 %), en établissement privé (16,6 %) ou en CHU (14,4 %).
64,4 % des patients sous inhibiteur de SGLT2 à l’entrée.
Sur l’ensemble de la période, 8 791 patients sur 13 660 recevaient un inhibiteur de SGLT2 à leur entrée dans le programme. Comparés aux autres, ils sont plus jeunes (âge médian 76 ans contre 80), moins souvent des femmes (34,7 % contre 59,2 %) et plus souvent à fraction d’éjection réduite (52,2 % contre 32,8 %).
Ils ont plus souvent un diabète (40,7 % contre 33,4 %) et moins souvent une insuffisance rénale chronique (24,8 % contre 29,2 %). Ils reçoivent aussi plus souvent les autres traitements de fond : ARNI (47,9 % contre 24,6 %) et antagoniste des récepteurs minéralocorticoïdes (55,6 % contre 39,2 %).
Selon le phénotype, la prescription atteint 74,8 % à FE réduite, 63,9 % à FE modérément réduite et 52,7 % à FE préservée. La molécule la plus prescrite est la dapagliflozine (77 % des prescriptions).
Une prescription qui suit les grandes études et les recommandations.
C’est le résultat central de la publication. La proportion de patients sous inhibiteur de SGLT2 à l’entrée dans le programme passe de 19,9 % avant EMPEROR-Preserved à 80,3 % après la mise à jour 2023 des recommandations ESC.
| Période d’inclusion | Ensemble (n / N) |
FE réduite | FE modérément réduite | FE préservée |
|---|---|---|---|---|
| Janvier-août 2021 (avant EMPEROR-Preserved) | 19,9 % (357 / 1 797) | 38 % | 14 % | 20 % |
| Août 2021-août 2022 (jusqu’à DELIVER) | 56,2 % (1 702 / 3 028) | 85 % | 60 % | 37 % |
| Août 2022-mai 2023 (jusqu’aux recommandations ESC 2023) | 71,2 % (2 848 / 4 001) | 86 % | 68 % | 58 % |
| Mai 2023-décembre 2024 | 80,3 % (3 884 / 4 834) | 85 % | 82 % | 77 % |
Les trajectoires diffèrent selon le phénotype. À FE réduite, l’adoption bondit après les recommandations ESC 2021 (de 38 % à 85 %), puis se stabilise. À fraction d’éjection modérément réduite ou préservée, la hausse est franche après EMPEROR-Preserved, plus progressive après DELIVER, et atteint un plateau après la mise à jour 2023. L’écart initial entre phénotypes se resserre ainsi au fil du temps.
Pour les auteurs, cette convergence suggère que les écarts du début tenaient surtout au rythme de diffusion des preuves et des recommandations, plus qu’à une réticence durable à traiter certains phénotypes.
Ces niveaux sont élevés au regard d’autres données en vie réelle. Les auteurs citent le registre américain Get With The Guidelines-Heart Failure, où environ 20 % des patients hospitalisés pour une insuffisance cardiaque à fraction d’éjection réduite recevaient un inhibiteur de SGLT2 à la sortie, et le registre suédois, où la prescription passait d’environ 20,5 % à 59,0 % entre 2020 et 2022. Ils soulignent toutefois que ces écarts peuvent tenir, au moins en partie, au caractère sélectionné des patients et des centres qui participent à un parcours structuré.
Ce qui est associé à une prescription plus ou moins fréquente.
L’analyse multivariée identifie plusieurs facteurs indépendamment associés à la prescription d’un inhibiteur de SGLT2 à l’entrée dans le programme.
| Facteur (référence) | OR ajusté (IC 95 %) |
|---|---|
| Période mai 2023-décembre 2024 (janvier-août 2021) | 28,84 (23,67-35,14) |
| Période août 2022-mai 2023 (janvier-août 2021) | 17,67 (14,74-21,18) |
| Période août 2021-août 2022 (janvier-août 2021) | 6,42 (5,42-7,60) |
| Suivi en CHU (centre hospitalier public) | 2,12 (1,77-2,54) |
| Infirmier ou infirmière à domicile (SMS ou e-mail) | 1,52 (1,15-1,99) |
| Diabète | 1,39 (1,25-1,56) |
| Suivi en libéral (centre hospitalier public) | 0,82 (0,72-0,92) |
| Insuffisance rénale chronique | 0,75 (0,66-0,84) |
| FE modérément réduite (FE réduite) | 0,52 (0,44-0,59) |
| FE préservée (FE réduite) | 0,31 (0,27-0,35) |
La période d’inclusion est de loin le facteur le plus fort, ce qui confirme le poids des études et des recommandations. Le diabète est associé à une prescription plus fréquente, en cohérence avec les habitudes de prescription historiques de cette classe thérapeutique.
Insuffisance rénale chronique : la principale marge d’optimisation.
Malgré une prescription globalement élevée, les patients atteints d’insuffisance rénale chronique reçoivent moins souvent un inhibiteur de SGLT2 (OR ajusté 0,75). Les auteurs rappellent que ces traitements ont montré leur sécurité rénale et un effet néphroprotecteur sur une large plage de fonction rénale, et que l’optimisation du traitement est particulièrement utile chez ces patients à haut risque.
Le même écart est retrouvé dans d’autres données récentes. Il est souvent attribué à des craintes sur la tolérance ou la volémie, ou à une mauvaise interprétation de la baisse initiale du débit de filtration glomérulaire.
Une réserve importante s’impose : le débit de filtration glomérulaire, la dialyse, l’albuminurie et le suivi néphrologique n’étaient pas systématiquement disponibles. L’étude ne permet donc pas de distinguer une inertie thérapeutique d’une non-prescription justifiée, par exemple chez un patient en insuffisance rénale avancée. Les auteurs évoquent le rôle possible des parcours structurés (surveillance rénale rapprochée, réévaluation régulière, coordination entre spécialités), tout en précisant que leurs données ne montrent pas que le programme ait réduit cet écart.
CHU, infirmier à domicile : le poids de l’organisation des soins.
La prescription est plus fréquente chez les patients suivis en CHU (OR ajusté 2,12) et un peu moins fréquente en cabinet libéral (OR ajusté 0,82), par rapport aux centres hospitaliers publics. Les auteurs rapprochent ce constat d’autres travaux montrant une adoption plus rapide des nouveaux traitements dans les environnements spécialisés ou universitaires, sans pouvoir dire si cela tient au type de centre, à l’organisation, aux pratiques des prescripteurs ou au profil des patients.
Parmi les modalités de suivi, une seule se distingue après ajustement : l’intervention d’un infirmier ou d’une infirmière à domicile, associée à une prescription plus fréquente (OR ajusté 1,52). Le statut étant mesuré à l’entrée dans le programme, les auteurs invitent à la prudence : cette association peut refléter des parcours, une intensité de soins ou une sélection des patients différents.
Ce que cette étude ne dit pas.
Les auteurs détaillent eux-mêmes les limites de leur travail. Les principales :
- Aucun effet du programme n’est démontré. Il n’existe pas de groupe de patients non télésurveillés sur la même période. La hausse de la prescription ne peut donc pas être attribuée au programme plutôt qu’aux parcours spécialisés, aux caractéristiques des centres, à la sélection des patients ou à l’évolution générale des pratiques.
- Une photographie à l’entrée. Le traitement n’est connu qu’à l’inclusion : l’étude ne dit rien des initiations, des arrêts, de la persistance ni de la titration pendant le suivi.
- Un design observationnel. Malgré l’ajustement, un facteur de confusion résiduel reste possible : fragilité, pression artérielle, volémie, trajectoire rénale, situation socio-économique, préférences des prescripteurs ou politiques locales n’étaient pas mesurés.
- Des patients et des centres sélectionnés, engagés dans un parcours structuré : les résultats ne se transposent pas directement aux patients non télésurveillés.
- Contre-indications et intolérances non documentées, de même que les raisons d’une non-prescription.
- Un phénotype parfois incertain. La fraction d’éjection manquait pour 18,6 % des patients, et sa date de mesure n’était pas connue : un mauvais classement reste possible, notamment en cas de fraction d’éjection améliorée.
- Des liens d’intérêt déclarés. Nicolas Pages et Sophie Nisse-Durgeat sont salariés et actionnaires de NP Medical, fabricant de Satelia® Cardio. Plusieurs auteurs déclarent des liens avec l’industrie pharmaceutique, dont des laboratoires qui commercialisent des inhibiteurs de SGLT2, et deux d’entre eux des honoraires ou rémunérations de NP Medical. Luca Monzo et Nicolas Girerd sont soutenus par des programmes France 2030 financés par l’Agence nationale de la recherche.
Satelia® Cardio s’utilise en complément des soins standard, sous la responsabilité d’un professionnel de santé. Il ne constitue pas un système d’urgence et ne remplace ni la consultation, ni la relation médicale.
Questions fréquentes.
Quelle proportion de patients insuffisants cardiaques reçoit un inhibiteur de SGLT2 ?
Dans cette cohorte de 13 660 patients entrés dans le programme de télésurveillance Satelia® Cardio entre 2021 et 2024, 64,4 % recevaient un inhibiteur de SGLT2 à l’inclusion. La proportion atteint 80,3 % chez les patients inclus après la mise à jour 2023 des recommandations de la Société européenne de cardiologie, contre 19,9 % chez ceux inclus avant l’étude EMPEROR-Preserved.
La prescription diffère-t-elle selon la fraction d’éjection ?
Oui, dans cette cohorte : 74,8 % des patients à fraction d’éjection réduite recevaient un inhibiteur de SGLT2, contre 63,9 % à fraction d’éjection modérément réduite et 52,7 % à fraction d’éjection préservée. L’écart s’est resserré avec le temps : sur la dernière période, les proportions atteignent 85 %, 82 % et 77 %.
Pourquoi les patients avec une insuffisance rénale chronique en reçoivent-ils moins ?
Dans cette cohorte, l’insuffisance rénale chronique est associée à une prescription moins fréquente (OR ajusté 0,75 ; IC 95 % 0,66-0,84). L’étude ne permet pas d’en connaître la raison : le débit de filtration glomérulaire, la dialyse et l’albuminurie n’étaient pas disponibles, si bien qu’une inertie thérapeutique ne peut pas être distinguée d’une non-prescription justifiée.
La télésurveillance augmente-t-elle la prescription des inhibiteurs de SGLT2 ?
L’étude ne permet pas de le dire. Elle ne comporte pas de groupe de patients non télésurveillés et ne décrit que le traitement à l’entrée dans le programme, pas son évolution pendant le suivi. La hausse observée suit les grandes études et les recommandations, sans pouvoir être attribuée au programme lui-même.
Quel inhibiteur de SGLT2 est le plus prescrit ?
Dans cette cohorte, la dapagliflozine représente 77 % des prescriptions d’inhibiteurs de SGLT2. Les auteurs indiquent que cette prédominance peut refléter les conditions de remboursement en France, la disponibilité des molécules et la familiarité précoce avec l’étude DAPA-HF.
En savoir plus.
La publication est en accès libre dans l’International Journal of Cardiology, sous licence Creative Commons CC BY 4.0.
Monzo L, Hanon O, Savarese G, Fauvel C, Berthelot E, Seronde M-F, Assyag P, Esser R, Picard F, Pages N, Nisse-Durgeat S, Girerd N. Temporal trends and factors associated with SGLT2 inhibitor prescription in a nationwide French heart failure remote monitoring program. Int J Cardiol. 2026;462:134683. Enregistrement : NCT07022379.
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